jeudi 3 avril 2008

DES CODES BARRES, COMME DES MARCHANDISES...

Quelle est la signification des codes barres dans les tests ADN ?


Le polymorphisme de l’ADN est bien plus étendu et bien plus étonnant qu’on ne l’avait pensé au début des années soixante-dix, car, non seulement les gènes sont morcelés, mais il y a également de l’ADN non codant entre les gènes et il y en a même beaucoup ; il représente carrément la plus grande partie du génome, de l’ordre de 90%. Quelle surprise !
C’est cette découverte, datant de 1985, qui est à l’origine de ce que l’on appelle « empreintes génétiques », expression qui tire son origine de l’analogie avec les « empreintes » digitales. L’utilisation de l’ADN dans la police scientifique, dans la recherche de paternité et, hélas, dans le fichage des citoyens et des immigrés à la suite des lois sur le regroupement familial, est de plus en plus répandue.

Alors comment fonctionnent les tests ADN ?
Bien que les humains présentent globalement le même ADN comportant à peu près trois milliards de paires de bases, une paire de bases sur mille diffère d’un individu à l’autre, ce qui est loin d’être négligeable compte tenu de ce grand nombre de paires de bases. On trouve notamment, dans les segments non codants, des séquences de nucléotides répétées, très polymorphes et donc très variables selon les individus et qui obéissent au même mode de transmission que les gènes bien qu’elles n’aient évidemment aucune influence sur les phénotypes. Ces séquences répétées sont probablement dues à des erreurs dans les processus de réplication de l’ADN lors des phases de divisions des cellules ; erreurs accumulées au fil du temps de l’évolution. Du coup, le principe d’exploitation de ces empreintes est simple : si un échantillon de cellules présente la même empreinte génétique qu’un individu donné, on peut affirmer que ces cellules appartiennent à cet individu.

Que nous révèlent ces séquences répétées, non codantes ? Quelles applications ont-elles permises ?
Après repérage et séparation de fragments d’ADN par électrophorèse, les séquences répétées sont repérées à leur tour grâce à une sonde radioactive. L’assortiment de ces séquences se présente, après autoradiographie, sous la forme d’une série de bandes : c’est l’empreinte génétique, une sorte de code barre du vivant, qui caractérise chaque individu d’après la diversité de ses séquences répétées et de leur grande variabilité d’un individu à l’autre. À l’exception des vrais jumeaux, la probabilité que deux individus aient la même empreinte est extrêmement faible, inférieure à un sur un milliard.

Comment la police scientifique peut-elle réaliser une empreinte génétique à partir de très petits échantillons ?
Grâce à la technique PCR (réactions en chaîne par polymérase) qui permet de recopier et d’amplifier – c’est-à-dire de multiplier – n’importe quelle séquence d’ADN, même si elle se trouve en très faible quantité dans l’échantillon prélevé, ce qui est souvent le cas dans les enquêtes criminelles ; les indices sont ténus.
En comparant les « codes barres » de différents suspects à des empreintes réalisées grâce à des traces d’ADN relevées sur les lieux d’un crime, à partir de sang, de sperme ou même des restes de salive sur un mégot de cigarette, les policiers en blouse blanche donnent un sérieux coup de main à leurs collègues en tenue bleue et à la justice.

Quelle est la fiabilité des tests ADN ? Les séquences des segments non codants de l’ADN sont très variables mais une version donnée d’une même région de séquences répétées peut avoir, néanmoins, une fréquence assez élevée dans une population. L’analyse d’une seule région de séquences répétées ne permet donc pas de désigner un individu avec certitude. Il faut donc utiliser plusieurs de ces segments d’ADN – en France on en utilise généralement une douzaine – pour une identification incontestable. Chaque région est composée d’une certaine séquence de répétitions et le nombre de ces répétitions est spécifique de chaque région, si bien que plus le nombre de régions différentes utilisées est grand, plus la probabilité d’avoir deux séquences identiques pour deux individus différents est faible et l’identification fiable. Cependant, cette fiabilité dépend étroitement des conditions matérielles dans lesquelles sont réalisés les prélèvements d’ADN à analyser ; on ne peut pas faire abstraction du risque de contamination par un ADN étranger, celui des personnels, par exemple, au moment du prélèvement ou lors de la réalisation des analyses au laboratoire.

Quoi qu’il en soit, la prudence est de mise, car cette belle médaille a un revers beaucoup plus pervers : le risque de basculer dans un état policier où chaque individu serait étiqueté par ce fameux code barre, comme un simple objet. Cette tentation du fichage généralisé existe dans de nombreux états. Du coup, on comprend bien la nécessité de lois de manière à encadrer avec rigueur l’utilisation de ces empreintes génétiques et éviter toute dérive pseudo-sécuritaire ou politicienne. Hélas, on n’en prend pas le chemin ; c’est plutôt au contraire qu’on assiste.
Il existe d’ores et déjà dans notre beau pays un Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques, destiné à centraliser les codes barres de personnes condamnées pour certaines infractions définies par la loi, pas toujours très graves d’ailleurs. Or, tout refus de se soumettre à un test ADN dans ces conditions peut être puni d’un an d’emprisonnement et de quinze mille euros d’amende.
Ce fichier, dont auraient rêvé les nazis, se construit ainsi patiemment, presque dans l’indifférence docile des populations endormies par le discours lénifiant des puissants relayé avec empressement par les médias. C’est moderne, on ne peut pas faire autrement, les autres pays le font déjà ; on connaît la rengaine. Voilà comment une loi votée en 1998 par un gouvernement dit « de gauche » et qui était destinée à l’origine au seul fichage des délinquants sexuels a été peu à peu détournée ; elle est étendue aujourd’hui à plus de cent quarante motifs, y compris celui de « trouble de l’ordre public », c’est-à-dire à tous les crimes et délits, même les plus mineurs.
En 2003, le Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques disposait, en stock, de quelque six mille empreintes ; fin 2007, il s’était substantiellement enrichi, avec près de six cent mille empreintes stockées. Vous avez dit fichage généralisé ? Mais non voyons, la France est le pays de la liberté, le pays des droits de l’homme ! Il faut cependant remarquer que la résistance s’organise aujourd’hui ; impulsée par plusieurs associations et en particulier par la Ligue des Droits de l’Homme.

Mais c’est pourtant encore en France qu’en 2007, une autre loi votée par l’Assemblée nationale propose de faire des tests ADN sur des étrangers souhaitant immigrer légalement dans le cadre du regroupement familial et de prouver ainsi, plutôt que par une preuve administrative aléatoire ou inexistante, la filiation entre le demandeur qui souhaite faire entrer sa famille en France et ses enfants présumés. S’appuyant sur une démarche volontaire et non obligatoire du demandeur, cette mesure n’a, au premier abord, rien de choquant. Elle paraît anodine et même plutôt favorable à ces familles séparées. Pourtant, à y regarder de plus près, on sent bien qu’elle représente un danger pour la citoyenneté : contre toute tradition culturelle, au mépris de la solidarité de cœur et de la dignité des fondements de la famille, elle ne reconnaît que le droit du sang. Triste conception de l’humanité. Un homme, conscient et responsable, ne peut-il donc pas se vivre comme le père d’un enfant adopté, d’un enfant recueilli, le père des enfants de sa femme ? Enfant avec lequel il n’a, évidemment, aucun lien génétique. La loi de l’ADN n’a pas à se substituer aux lois naturelles de l’humanité, à la solidarité entre les hommes, aux sentiments qui les unissent. L’ADN n’est qu’une molécule, extraordinaire certes, puisqu’elle a permis l’organisation, la pérennisation et l’évolution de la vie sur la Terre, mais la conscience humaine est une toute autre dimension de cette vie et c’est l’apanage des hommes.

Mais c’est en médecine légale que l’on peut probablement trouver le tout et son contraire à propos de l’ADN, le meilleur et le pire. Aux États-Unis, une association qui a pour but la réouverture d’anciennes affaires criminelles à la lumière d’analyses ADN a obtenu des résultats encourageants. De nombreux détenus qui avaient passé, pour la plupart, une douzaine d’années derrière les barreaux pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis, ont été libérés sur la base de preuves à partir de l’ADN. Le matériel génétique prélevé sur le lieu du crime ne correspondait pas à l’ADN de ces malheureux.
En revanche, dans certains autres cas, l’utilisation de l’ADN a pu conduire, au contraire, à l’inculpation pour le moins douteuse, sans preuve directe, de citoyens racialement catalogués. Ce fut le cas, par exemple, de cet Afro-américain suspecté de meurtres en série et qui a été condamné à mort en Louisiane, à la suite de l’analyse de l’ADN d’un échantillon prélevé sur le lieu d’un des crimes par une société privée qui a conclu que les recherches devaient s’orienter vers un suspect « à 85 % africain et à 15 % né américain ». La police, qui avait dans un premier temps recherché un suspect blanc sur la base d’un témoignage oculaire, s’est alors retournée vers un autre homme qui a spontanément accepté un prélèvement de son ADN. La correspondance approximative entre les deux codes barres a suffit à le faire condamner alors même que de nombreux scientifiques se sont élevés contre cette décision.
À l’heure actuelle, le bilan de ces tests, après une quinzaine d’années de pratique, est mitigé.
Entre l’ADN justicier et l’ADN délateur, tout est affaire de nuances ; tout est affaire d’hommes, conscients et responsables. Soyons « raisonnables et humains » comme le dit Axel Kahn.

On est également à la limite du convenable dans le cas de l’utilisation des empreintes génétiques pour la recherche de paternité. Reconnaissons que dans quelques cas bien ciblés, cette méthode peut contribuer à améliorer la vie de certaines familles. Pourquoi pas ?
En France, les tests de filiation génétique ne sont autorisés, lors de procédures judiciaires, que dans des cas bien précis et avec le consentement de la personne intéressée, de son vivant ou à titre posthume. Cependant, dans d’autres pays, on peut faire librement des tests de recherche de paternité. C’est notamment le cas de l’Espagne où une dizaine d’entreprises privées proposent des tests de paternité sous forme de kits envoyés par la poste, constitués d’une fiche de renseignement et de deux séries de tubes contenant de longs cotons tiges, l’un pour le père présumé et l’autre pour l’enfant objet du litige entre l’homme et la mère de cet enfant. La méthode de prélèvement d’ADN est simple et indolore : il suffit de frotter le coton tige sur la surface interne de la joue de manière à recueillir quelques cellules de l’épithélium buccal. Moyennant 400 euros environ les résultats sont communiqués trois jours plus tard avec un taux de fiabilité supérieur à 99,9 %. De nombreux pères français font appel à ces entreprises commerciales.

Test ADN : utilisation de portions d’ADN non codant présentant des régions répétitives très polymorphes, appelées microsatellites et minisatellites, spécifiques de chaque individu. Amplifiées par PCR et séparées par électrophorèse, ces courtes séquences répétées sont ainsi identifiées par leur longueur en fonction du nombre de répétitions. La migration des petits fragments d’ADN sur le gel d’électrophorèse en fonction de leur taille a l’aspect d’un code barre utilisé dans le commerce.

2 commentaires:

Julien B. a dit…

Article très complet & très bien expliqué. Bravo pour votre remise en page, le site est effectivement beaucoup plus clair comme ça !

A propos de l'article, je me permet de rajouter quelques détails : pour établir une carte génétique basée sur les microsatellites (ces séquences qui se répètent) il faut en environ 10 ng d'ADN pour l'électrophorèse. Mais grâce à la technique du PCR, il suffit par exemple de 5 µL de sang (une goutte) puisque on va pouvoir l'amplifier jusqu'à 10^6 fois un petit fragment d'ADN (utilisation de la Taq polymérase).

L'avantage de cette technique est que les microsatellites sont très répandus (environ 1 tous les 10kb).

La technique de PCR est une technique sophistiquée et demande beaucoup de rigueur en laboratoire d'où les taux peut être un peu élevés des tests de paternité (il faut aussi compter les marges).

Il existe d'autres méthodes (comme le Southern Blot) qui sont plus facile à mettre à oeuvre mais qui offrent moins de précision. On les utilisera plutôt pour détecter des anomalies génétiques en utilisant le polymorphisme de restriction (enzymes de restrictions).

J'attends impatiemment le prochain article.
Amicalement Julien.

emcee a dit…

Encore du haut vol! Bravo!
Et une mise en page tip-top qui aide le profane à se retrouver dans les méandres de la science, même si les explications sont limpides.